29. März 2026

Peter Sloterdijk: «Ne pas jeter la Suisse dans la marmite de l’UE»

Peter Sloterdijk, sans conteste le philosophe le plus connu d’Allemagne, se penche sur l’état de la démocratie dans son nouvel ouvrage «Der Fürst und seine Erben» (Le Prince et ses héritiers). Dans un entretien accordé au quotidien «NZZ» à ce sujet, il déclare: «La démocratie directe suisse est une épine dans le pied des démocraties représentatives – et, selon moi, elle devrait le rester.»

La Confédération – une idée entrepreneuriale

Selon Peter Sloterdijk, le terme même de «Confédération» recèle «le secret d’une construction étatique fructueuse»: «Une confédération, c’est autre chose qu’un État-nation.» Son nom renvoie à un regroupement de personnes responsables qui s’engagent à prendre soin les unes des autres. La forme d’État suisse repose ainsi sur «une idée entrepreneuriale: le confédéré est copropriétaire du corps politique», explique Peter Sloterdijk: «Quand ils sont appelés aux urnes, les Suissesses et les Suisses continuent à travailler au façonnement de leur entité étatique – un «work in progress», en somme.

La population suisse se serait donné elle-même sa Constitution et aurait été épargnée par la mégalomanie royale et la soif de conquêtes territoriales. Contrairement à la République fédérale d’Allemagne, à qui la Constitution démocratique a été «offerte, voire octroyée» au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans bon nombre de pays d’Europe, on vante les atouts d’une démocratie représentative qui ne représente plus grand-chose.

Contre-modèle – un enrichissement pour l’UE?

Aux yeux de Peter Sloterdijk, la raison pour laquelle les éléments de démocratie directe ne parviennent pas à s’imposer à un niveau supérieur ailleurs est évidente: «Dans un grand nombre de pays, les politiciens craignent le peuple – et on comprend pourquoi. De toute évidence, la Suisse n’a pas encore connu l’émergence d’une caste politique qui aurait tout intérêt à craindre son propre peuple…». Elle dispose d’un parlement de milice, avec des représentants du peuple ancrés dans le quotidien. «En revanche, les démocraties représentatives comme celle de l’Allemagne et de la France ont plutôt tendance à organiser des complots destinés à neutraliser l’opinion publique», avance Peter Sloterdijk.

Dans le cas particulier de la Suisse, le philosophe y voit un enrichissement pour l’UE. «Sans l’exception suisse, le champ de la théorie et de la pratique politiques tout entier serait appauvri en Europe. L’UE s’enliserait davantage encore dans le cynisme quotidien de ses badinages de «démocratie postiche» et pourrait faire résonner son mantra avec d’autant plus de conviction: il n’y a pas d’alternative.»

Ne pas «dissoudre la Suisse dans un breuvage européen insipide»

Selon Peter Sloterdijk, les dirigeants européens les plus éclairés reconnaissent qu’il faut préserver l’exception suisse. «Cependant, c’est pour cette même raison qu’ils craignent la Confédération: elle démontre trop clairement qu’il existe bel et bien une alternative.»

Il est peu probable que l’UE et la Suisse parviennent un jour à s’entendre sur la signification de la souveraineté. «Et tant que cette dichotomie persiste, il serait fatal de jeter la Suisse dans la marmite de l’UE. Le concentré helvétique se dissoudrait dans le breuvage européen insipide.» Au final, «les Suissesses et les Suisses sont les seuls Européens pour qui le concept de souveraineté populaire n’est pas resté lettre morte».

Comme peu de Suisses, Peter Sloterdijk explique avec éloquence pourquoi la Suisse ferait mieux de ne pas adopter – avec la reprise dynamique du droit imposée dans le traité avec l’UE – les badinages de démocratie postiche auxquels s’adonne Bruxelles.